Le danger des glissements de terrain sous-marins (Demandez à RNCan)

Dans cet épisode de Demandez à RNCan, le chercheur Alexandre Normandeau nous parle de ses études des glissements de terrain sous-marins et de l’incidence que ceux-ci peuvent avoir sur les collectivités côtières.

Transcript

Joël Houle (Animateur)

Bonjour tout le monde et bienvenue à l’émission Demandez à RNCan! Ceci est notre série de balados où l’on discute avec nos experts du travail qui se fait ici à Ressources naturelles Canada. Aujourd’hui, nous parlerons des géorisques marins. Les géorisques marins sont des événements géologiques comme des séismes, des tsunamis ou encore des glissements de terrain qui se produisent sous la mer. Avant de commencer, j’aimerais souligner que le balado s’appelle Demandez à RNCan pour la simple raison que nous voulons recevoir vos questions. Le but de l’émission est de vous faire découvrir les activités scientifiques de notre Ministère. Alors, à la fin de l’épisode, si vous avez des questions sur le sujet abordé aujourd’hui, vous êtes invités à nous en faire part sur Twitter avec le mot-clic #DemandezÀRNCan. C’est bon? Parfait, allons-y…

Mon invité aujourd’hui est le chercheur Alexandre Normandeau. Alexandre, ça va bien?

Alexandre Normandeau

Oui, très bien merci.

Joël

Alors toi, tu étudies les géorisques marins, c’est bien ça?

Alexandre

Oui, exact.

Joël

Alors est-ce que tu peux nous expliquer c’est quoi, des géorisques marins, et le genre de recherches que tu fais?

Alexandre

Oui, donc quand on parle de géorisques, dans la tête des gens, on parle souvent de glissements de terrain, de tremblements de terre, mais on l’associe beaucoup au milieu terrestre. Donc, des glissements de terrain, on en a tous vus, ou certaines personnes l’ont expérimenté avec des glissements de terrain sur la terre, mais ça se passe aussi sous l’eau. Il y a plein de types de géorisques, de risques naturels, qui se produisent également sous l’eau. Il y a des glissements de terrain, il y a des courants de turbidité. Des courants de turbidité, c’est comme des avalanches de neige qu’on voit dans les montagnes, mais sous l’eau, puis on remplace la neige par du sable, puis de la boue, puis de l’argile. Donc, c’est le même genre d’événement qui peut détruire des infrastructures sous-marines. On parle aussi de tsunamis quand on parle de géorisques! Donc des tremblements de terre puis des glissements de terrain peuvent produire des tsunamis qui peuvent ensuite affecter les communautés côtières. Il y a aussi les icebergs. Les icebergs, quand ils se déplacent, surtout dans l’Arctique, peuvent toucher le fond de l’eau. Puis quand ils touchent le fond de l’eau, évidemment, c’est beaucoup de pression sur les sédiments qui sont là, donc s’il y a des infrastructures sous l’eau, elles peuvent être endommagées par des icebergs comme ça.

Joël

Et toi, quel genre de travail, de recherches, est-ce que tu fais?

Alexandre

Moi je me spécialise surtout dans les glissements de terrain et les courants de turbidité, donc plus les événements qui sont plus ou moins rares, dépendamment des régions – sur la côte Ouest, on en voit de plus en plus fréquemment, dans l’Arctique, c’est un peu plus rare – mais c’est peut-être rare simplement parce qu’on n’a pas encore beaucoup de données dans l’Arctique par rapport au sud du Canada. Donc ce sont principalement les glissements de terrain que j’étudie, sous l’eau.

Joël

Alors pourquoi est-ce que c’est important d’étudier et de surveiller les séismes et les glissements de terrain? Je sais que tu as mentionné quelques exemples, mais est-ce que tu peux élaborer un peu?

Alexandre

Oui, donc la principale raison, c’est les tsunamis. C’est celle qui affecte le plus les gens des communautés côtières. Par exemple, dans l’Arctique, dans le Baffin, l’île de Baffin, c’est un risque qui est relativement important, où on peut avoir des glissements de terrain qui vont générer un tsunami, qui vont affecter les communautés côtières. Les communautés côtières sont tout près de l’eau, donc elles peuvent être affectées. On a juste à penser à l’année passée, par exemple, au Groenland qui est juste de l’autre côté de l’île de Baffin. Il y a eu un glissement de terrain qui est venu de la terre, mais d’un côté du fjord, et qui est tombé dans l’eau. En tombant dans l’eau, ça a fait une vague de soixante-quinze mètres de hauteur, de l’autre côté du fjord... donc c’est une vague immense.

Joël

Wow!

Alexandre

Donc c’est des choses qui se produisent, ce n’est pas le premier endroit où ça s’est produit – ça s’est produit aussi en Alaska, ça s’est produit sur la côte Ouest des glissements comme ça, et cet exemple-là au Groenland a créé une vague de 75 mètres qui s’est dissipée ensuite en allant vers le large, sauf qu’il y avait un village qui était juste en dehors du fjord et qui a été affecté par une vague de 1 à 4 mètres de hauteur. Il y a quatre personnes qui sont portées disparues, depuis ce temps-là, dans cette communauté-là. Donc c’est vraiment un risque qui existe et qui existe pour les communautés de Baffin.

Joël

Est-ce que toi et ton équipe, est-ce que vous travaillez avec des communautés côtières qui sont susceptibles d’être touchées par ces événements géologiques?

Alexandre

Oui, donc moi je suis à la Commission géologique depuis deux ans et demi maintenant. C’est un programme de sécurité publique qu’on a, qui est en place depuis bien plus longtemps, donc il y a des collègues à moi qui sont allés faire de l’engagement auprès des communautés dans le passé. Donc à chaque année on essaie d’aller dans les communautés pour voir quelles sont leurs priorités en terme de recherche. Aussi pour avoir des informations sur ce qu’eux ont peut-être vécu. Par exemple, il y a une communauté à Pangnirtung qui a dit à des collègues qu’il y avait une vague qui avait déjà affecté une des îles en face de leur village. Est-ce que cette vague-là était un tsunami, est-ce que c’était causé par un glissement de terrain? On ne le sait pas vraiment, on n’a pas les informations pour ça, mais c’est ce genre d’information aussi qu’on peut aller chercher pour essayer de mieux comprendre ces risques. Donc on fait toujours de l’engagement avant pour avoir une idée des recherches qui sont importantes pour eux puis comment est-ce qu’on peut les aider. Puis ensuite, on fait aussi de l’engagement parfois quand on va sur le terrain et après. Nous on revient d’une mission dans la baie de Baffin, où on est allés au village de Qikiqtarjuaq puis, pendant la mission, on a invité quelques représentants de la communauté à venir à bord pour venir voir comment ça se passe la recherche sur le terrain. On essaie aussi d’avoir des fois des étudiants des collèges qui viennent à bord pour voir comment est-ce qu’on fait la science. Donc ça, c’est pendant le terrain, puis ensuite quand on a fini on veut aussi toujours aller présenter les résultats. Par exemple, suite à cette mission à Baffin qu’on a fait, on va probablement retourner au mois de mars 2019 pour aller présenter le résultat de nos recherches puis voir qu’est-ce qu’on pourrait faire dans le futur en terme de recherche dans le Nord.

Joël

J’imagine qu’il y a des défis à faire de la recherche scientifique à bord d’un navire dans l’Arctique, n’est-ce pas?

Alexandre

Oui, puis comme un peu n’importe quelle recherche dans l’Arctique, il y a toujours des défis associés à la région. Les principaux défis qu’on voit quand on travaille sur un bateau dans l’Arctique, c’est principalement être capable de s’adapter aux conditions. Donc, quand on travaille n’importe où en mer il y a toujours des conditions météorologiques ou des conditions de l’océan qui vont affecter nos recherches. Donc il y a certaines conditions où on ne peut pas travailler parce que ça devient trop dangereux pour nous qui travaillons à bord et aussi pour les instruments avec lesquels on travaille. Donc c’est important d’être capable de s’adapter et d’avoir plusieurs plans dans ces conditions-là. Donc, avant de partir en mission, on prend toujours le temps d’établir un plan assez précis de ce qu’on veut faire, ce qu’on veut cartographier, quel genre de carottes de sédiments on veut prendre. Mais ça devient important d’avoir des plans B, parce que si notre plan A, c’est d’aller prendre une carotte à un tel endroit mais que les conditions météorologiques ne nous le permettent pas, on ne peut pas juste se permettre d’attendre. Ça coûte excessivement cher d’avoir un bateau dans l’Arctique donc il faut toujours être en mesure d’essayer de prendre des données qui sont importantes pour nos recherches. Donc on va s’adapter, puis on va avoir un plan B pour aller prendre des carottes de sédiments ou pour cartographier à un autre endroit. Donc ça, c’est une des premières choses. Ensuite, c’est faire des missions océanographiques, dans le Nord, le temps en navire, donc être en navire, c’est excessivement cher et il faut souvent être en collaboration avec d’autres instituts, avec d’autres universités ou d’autres ministères gouvernementaux. C’est important de faire preuve de cette collaboration-là parce que pour certaines personnes, c’est inaccessible d’aller chercher des données comme ça dans l’Arctique. Donc collaborer comme ça, ça devient très important, mais ça apporte ses défis aussi, parce qu’on n’a pas les mêmes objectifs nécessairement. Un exemple, on travaille souvent avec des biologistes – des biologistes travaillent sur la colonne d’eau. Donc nous, on prend des carottes de sédiments. Quand on ramène le sédiment à la surface, on met de la bouette, on met de l’argile dans la colonne d’eau et les biologistes ne veulent pas avoir ça, parce que c’est pas naturel. Donc, il faut être capable de s’adapter, puis de trouver des solutions pour qu’on puisse chacun avoir des données qui sont importantes pour nos objectifs respectifs.

Joël

C’est super intéressant, on parlait de la sûreté et de la sécurité des collectivités côtières, y a-t-il d’autres raisons aussi d’étudier les glissements de terrain sous-marins?

Alexandre

Oui, une des principales raisons aussi, c’est pour toutes les infrastructures sous-marines qui existent. Quelque chose qu’on a entendu parlé en fait récemment dans les médias avec les Îles de la Madeleine. Il y a des câbles sous-marins qui sont sous l’eau. Pour ceux qui en ont sûrement entendu parler, les Îles de la Madeleine ont été coupées de communication pendant plusieurs jours ou même semaines, si je ne me trompe pas, parce que des câbles sous-marins ont été brisés. Donc l’Internet et les communications étaient inexistantes pendant un certain temps. Mais ces câbles de communication, Internet et tout, qui relient l’Europe à l’Amérique, passent sous l’eau au large de la Nouvelle-Écosse, et puis c’est important d’être en mesure de bien positionner ces câbles sous-marins pour ne pas qu’il y ait de glissements de terrain qui viennent les endommager. Pour faire ça, par contre, ça nécessite qu’on cartographie le fond marin. Présentement, je pense qu’il y a seulement 10 %, si je ne me trompe pas, du fond marin canadien qui a été cartographié. C’est très très peu. On connaît mieux la surface de la Lune ou même de Mars que le fond marin de notre planète! C’est quelque chose qui est très important. En plus, il y a toujours plein de surprises qu’on découvre en cartographiant. Un des très bons exemples que j’ai, c’est en 2012, des collègues ont cartographié, au large de la Nouvelle-Écosse, le fond marin pour le programme UNCLOS qui est pour la souveraineté des eaux canadiennes. Puis en faisant cette cartographie-là, ils ont découvert un glissement de terrain qui est gigantesque – qui est quinze mille kilomètres carrés de grand. Donc ça, c’est deux fois la grosseur de l’Île-du-Prince-Édouard, c’est la grandeur de Georgian Bay, la baie Georgienne, en Ontario, donc c’est énorme comme glissement de terrain. Il n’y a aucun équivalent en grandeur, comme ça, sur Terre. Sur ce glissement de terrain-là, il y a trois câbles sous-marins qui passent, donc si ce glissement de terrain-là était réactivé, il y a potentiellement trois câbles sous-marins qui pourraient être sectionnés. Donc c’est ce genre d’études-là qui sont très importantes de faire. Puis ce glissement en question, qui est au large de la Nouvelle-Écosse, on a pris des échantillons de carottes, de carottes de sédiments sur le glissement, et on a pu le dater à l’an 500. Donc, en l’an 500, ce glissement de terrain-là a été mis en place, puis ensuite il y a eu d’autres glissements comme ça dans le passé plus récent, comme en 1929 par exemple, où il y a eu un tremblement de terre qui a généré un grand glissement de terrain, qui lui, a produit un tsunami, qui a tué 28 personnes, si je ne me trompe pas, sur les côtes de Terre-Neuve. Donc ça affecte beaucoup plus les infrastructures marines ou les communautés côtières qu’on le pense, quand ça arrive.

Joël

Merci beaucoup, Alexandre, c’est super intéressant ton travail, et puis on apprécie que tu sois venu ici aujourd’hui.

Alexandre

Merci beaucoup.

Joël

On arrive à la fin de l’émission, mais ça ne veut pas dire que le sujet est fermé. On vous invite à poursuivre la conversation dans les réseaux sociaux. Si vous avez des questions pour Alexandre, ou des commentaires sur cet épisode, vous pouvez nous les adresser sur Twitter, accompagnés du mot-clic #DemandezÀRNCan. Également, si vous souhaitez en apprendre davantage sur les activités scientifiques de Ressources naturelles Canada, nous vous encourageons à visiter notre cybermagazine La Science, Tout Simplement! Vous allez trouver une masse d’informations intéressantes : incluant les épisodes précédents de notre balado, des articles et des vidéos. La page spécifique à cette émission contient des liens électroniques à des ressources pertinentes pour en apprendre davantage sur les géorisques marins. Vous pouvez accéder à La Science, Tout Simplement directement à partir de notre site Web à rncan.gc.ca, ou encore, en effectuant une recherche sur Google. Si vous nous écoutez sur Apple Podcast, Google Play ou Soundcloud, nous vous invitons à vous abonner à notre émission pour prendre connaissance des épisodes antérieurs et futurs. Voilà qui conclut cet épisode de Demandez à RNCan. Merci de nous avoir écoutés aujourd’hui et revenez-nous au prochain épisode!

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