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Changements climatiques : l’érosion des côtes arctiques peut atteindre 40 mètres par année

Par Joe McKendy
Le 28 février 2018

L’impact des changements climatiques est une question que l’on considère généralement sur le long terme, sur une période de 10, 20 voire 50 ans. Mais dans l’Arctique, l’érosion des côtes est parfois observable quotidiennement.

« Dans l’Arctique canadien, en particulier dans la mer de Beaufort, nous pouvons déceler des changements en l’espace d’un été, d’un mois, parfois même d’une journée lors de tempêtes côtières », explique Dustin Whalen de Ressources naturelles Canada. Le chercheur estime que 30 à 40 mètres de côte peuvent s’engloutir dans la mer chaque année.

C’est comme si le trait de côte près de votre demeure reculait d’année en année d’une distance équivalant à la longueur de trois autobus scolaires.

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L'équipe

Whalen et son équipe étudient la vitesse d’érosion côtière d’une île inhabitée dans la mer de Beaufort près de Tuktoyaktuk, dans les Territoires du Nord-Ouest. La côte de l’île Pelly s’érode 20 à 30 fois plus rapidement que toute autre côte au Canada. « L’île pourrait disparaître complètement dans les 50 prochaines années », dit-il.

Deux facteurs principaux influencent l’érosion côtière de cette région : le réchauffement de l’air et les vagues côtières. En raison du réchauffement climatique, le pergélisol côtier fond, et de grandes sections de la côte sont englouties dans la mer. La fonte de la glace de mer prolonge les saisons des eaux libres. Le trait de côte est donc soumis à davantage de vagues et d’ondes de tempête. Ces phénomènes peuvent fragiliser la côte gelée et ainsi amener des plaques de glace pouvant atteindre la taille d’une maison à se détacher du littoral.

Les appareils photo submergés cèdent la place aux drones

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Pelly Island

Lorsqu’ils ont commencé à travailler sur l’île Pelly, les membres de l’équipe ont placé sur le terrain des appareils pour prises de vues à intervalle afin d’observer l’évolution du trait de côte. Cependant, l’érosion était si rapide que le sol s’est affaissé, et l’équipement s’est retrouvé dans la mer.

L’équipe installe désormais ses appareils photo sur des drones. Elle utilise les images provenant de ces appareils ainsi que d’autres données pour élaborer des modèles tridimensionnels et comparer l’évolution de l’érosion d’année en année.

« Notre objectif véritable est d’étudier l’effet de cette importante érosion accélérée sur les communautés, les paysages et les écosystèmes littoraux », affirme M. Whalen.

Lorsque des sédiments se retrouvent dans la mer

Une chose est certaine : l’érosion perturbe le fond marin. Les sédiments érodés de la falaise se déposent sur le fond marin et sont transportés dans la colonne d’eau. Un fond autrefois sablonneux pourrait tout aussi bien se retrouver maintenant couvert de boue ou vice versa. Les sédiments de la falaise qui dégèlent peuvent également contenir des nutriments excédentaires, notamment du carbone, susceptibles de modifier de façon spectaculaire la chimie de l’eau.

Ces changements peuvent avoir des répercussions sur tous les organismes marins, y compris le béluga. Certaines des recherches de M. Whalen sont axées sur la zone de protection marine de Tarium Niryutait, où une accumulation plus importante de sédiments pourrait nuire à l’habitat du béluga ou à ses proies.

Les observations inuites au service de la science

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Pullen Island

Au cours des 10 à 15 dernières années, les changements provoqués par l’érosion pourraient avoir nui à l’approvisionnement alimentaire du hameau de Tuktoyuktuk, où la population inuite demande au ministère des Pêches et des Océans (MPO) de donner son avis sur la disparition du hareng dans la région. Il est possible que de nouveaux sédiments aient couvert les frayères de ce poisson.

Les chercheurs s’intéressent grandement aux observations directes de ce genre, qui relèvent du savoir traditionnel. « Cela confirme également que les Inuits sont conscients de l’importance des activités scientifiques réalisées dans la région », dit M. Whalen. Il est trop tôt pour établir clairement un lien entre l’érosion et la disparition du hareng, mais l’hypothèse vaut largement la peine d’être étudiée.

Des canaux en plein changement

Lorsqu’une rivière se verse dans un lac ou dans la mer, la circulation de l’eau diminue et perd sa capacité à transporter les sédiments. Les couches de sédiments s’accumulent pour former un delta. La zone étudiée par M. Whalen fait partie du delta du Mackenzie, le deuxième delta en importance en Amérique du Nord après celui du Mississippi. En raison de la présence du delta, l’estuaire du fleuve Mackenzie s’étend à quelques kilomètres du rivage et ne dépasse pas trois ou quatre mètres de profondeur.

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Toker Point

Les sédiments ajoutés par l’érosion côtière réduisent encore davantage la profondeur de ces eaux, ce qui pourrait menacer la navigabilité de ces canaux de la plus haute importance. Tuktoyuktuk est le seul port canadien dans la mer de Beaufort et le point de ravitaillement pour les barges livrant des produits essentiels aux communautés éloignées de l’Arctique. Si les activités pétrolières et gazières, le tourisme et d’autres activités économiques continuent de croître dans l’Arctique, les canaux de navigation de la région prendront de l’importance.

« Les questions concernant la destination des sédiments et leurs effets sur les écosystèmes sont très importantes », affirme M. Whalen. Par conséquent, Ressources naturelles Canada travaille en collaboration avec le MPO pour étudier les liens entre, d’une part, les changements côtiers provoqués par le climat et, d’autre part, la biodiversité et les écosystèmes littoraux.