En primeur : Les citoyens scientifiques et l’infestation de la tordeuse des bourgeons de l’épinette

Les scientifiques font maintenant appel aux citoyens pour les aider à suivre une importante infestation d’insectes dans les forêts de sapin et d’épinette de l’est du Canada.

La tordeuse des bourgeons de l’épinette est une espèce indigène qui a toujours été présente dans nos forêts. Tous les 30 à 40 ans, on constate d’importantes épidémies qui peuvent durer plusieurs années et toucher des millions d’hectares.

En mangeant les aiguilles des arbres jusqu’à le dépouiller (le défolier), la tordeuse des bourgeons de l’épinette endommage l’arbre jusqu’à le tuer. Cela a des répercussions sur la valeur économique, récréative et esthétique de la forêt ainsi que sur les collectivités, l’industrie forestière et sur les gens qui comptent sur ce secteur comme moyen de subsistance.

Tordeuse des bourgeons de l’épinette : une importante nuisance

Les infestations d’insectes constituent une importante perturbation naturelle dans les forêts du Canada. Certaines touchent de petites superficies et ont un impact limité. Dans ces cas, les aménagistes forestiers peuvent laisser l’infestation suivre son cours. Toutefois, quand des épidémies d’envergure menacent de toucher des millions d’hectares et de causer des dommages importants, les aménagistes peuvent envisager des façons d’en limiter la progression et la gravité des conséquences.

La tordeuse des bourgeons de l’épinette est le principal défoliateur des conifères (les arbres à aiguilles) dans les forêts du Canada. Au début du printemps, les larves (les chenilles) sortent de leur hibernation et mangent les jeunes aiguilles des arbres. Au milieu de l’été, les larves deviennent des chrysalides dont émergent les papillons adultes environ 10 à 12 jours plus tard. Ensuite, les papillons s’accouplent, pondent des œufs et, parfois, migrent vers de nouveaux peuplements.

Les épidémies de la tordeuse des bourgeons de l’épinette ont tendance à être graves et très étendues. L’infestation qui s’est terminée en 1993 a touché 52 millions d’hectares de forêts dans l’Est du Canada et des États-Unis. L’épidémie actuelle, qui a commencé au Québec en 2006, a touché sept millions d’hectares en 2015.

Le suivi des épidémies à grande échelle comporte de gros défis

Les scientifiques cherchent à mieux comprendre l’écologie de la tordeuse des bourgeons de l’épinette et les façons de maîtriser les épidémies. Par exemple, l’application d’une stratégie d’intervention précoce au Nouveau Brunswick vise à protéger les forêts où des collectivités vivent, travaillent et s’adonnent à des loisirs. L’intervention précoce vise à maintenir au plus bas les populations de tordeuse en éliminant les zones à risque (les secteurs où les populations de la tordeuse augmentent), ce qui ralentit la propagation de l’insecte et protège les forêts de la grave défoliation que causerait une infestation à grande échelle.

Les scientifiques surveillent les populations de la tordeuse des bourgeons de l’épinette au moyen de pièges qui contiennent les phéromones sexuelles que les femelles émettent pour attirer les mâles. Par le décompte des papillons piégés, les scientifiques en apprennent davantagesur le lieu et la rapidité d’infestation et sur son mode de propagation. Cela les aide aussi à déterminer où se trouvent les zones à risque qu’il faudra peut-être traiter.

Mais il est difficile de surveiller une épidémie à grande échelle sur des zones étendues. C’est là que la science citoyenne entre en jeu.

Deux photos comparant le vol de papillons de la tordeuse des bourgeons de l'épinette devant des voitures à Campbellton, au Nouveau-Brunswick, en 1957 et en 2016.
Les épidémies de la tordeuse des bourgeons de l’épinette sont cycliques : images de nuées de papillons en 1957 et en 2016 à Campbellton (Nouveau-Brunswick).

 

Les citoyens scientifiques recueillent les données pour les chercheurs

 

De plus en plus utilisée dans un éventail toujours plus grand de domaines, de la biologie à la médecine en passant par l’astronomie, la science citoyenne repose sur le travail de bénévoles qui recueillent des données pour aider les scientifiques à répondre aux questions de recherche.

Dans le cas de l’épidémie de la tordeuse des bourgeons de l’épinette, un programme novateur, « Pisteurs de tordeuses », procure à des bénévoles de l’Est du Canada des outils de collecte et de consignation de données sur les populations de tordeuse, données qui aident les scientifiques à suivre l’insecte, à mieux le comprendre et à mieux suivre sa progression.

Dans ce programme, des bénévoles reçoivent gratuitement la trousse du pisteur de tordeuses, qui comprend un piège à phéromone, une feuille de collecte de données et des instructions détaillées. Les bénévoles suspendent le piège à la branche la plus basse d’une épinette ou d’un sapin baumier à proximité de l’endroit où ils vivent ou travaillent.

De la mi-juin à la fin de l’été, ces citoyens scientifiques vérifient le piège au moins une fois par semaine, recueillent et comptent les papillons et consignent leurs données. Ceux qui possèdent un téléphone intelligent peuvent consigner leurs données directement dans le site Internet du pisteur de tordeuses ou utiliser une application téléchargeable. À la  fin de l’été, les bénévoles font parvenir la feuille de données et les papillons par la poste aux chercheurs qui valident et analysent les données.

De cette façon, les citoyens scientifiques procurent aux chercheurs des données sur la taille des populations et sur le vol de ces papillons, y compris le moment, les conditions et la trajectoire du vol. L’analyse de suivi de l’ADN des papillons par les scientifiques fournit des renseignements sur la provenance des papillons ou, en d’autres mots, sur leur mode de propagation.

Par leur contribution à des recherches réelles sur le terrain, les citoyens qui participent au Programme des pisteurs de tordeuses se renseignent à la fois sur la science et sur leur environnement. Dans l’avenir, on pourrait appliquer ce modèle de recherche faisant appel à la participation citoyenne pour de la recherche sur d’autres insectes – c’est là une perspective stimulante tant pour les citoyens que pour les scientifiques.

Image satellite montrant l’emplacement des pièges des pisteurs de tordeuses des bourgeons de l'épinette dans l’est du Canada en 2016.
Emplacement des pièges du Programme des pisteurs de tordeuses.

Pisteur de tordeuses 2016 en chiffres

  • Nombre de pièges envoyés à des bénévoles : 405
  • Nombre de bénévoles qui ont présenté des données : 352
  • Taux de rendement : 87 %
  • Papillons recueillis : plus de 16 000
  • Nombre total de jours de cueillette de données : 5 328
Photo d’une fillette qui regarde des papillons pris dans le piège à phéromones d’un pisteur de tordeuses des bourgeons de l’épinette.
Une jeune citoyenne scientifique vérifie si un piège du Programme des pisteurs de tordeuses des bourgeons de l’épinette a capturé des papillons de nuits de la tordeuse des bourgeons de l’épinette.

 

Sources

Partenariat pour une forêt en santé. (document consulté le 24 avril 2017)

Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs. 2016. Aires infestées par la tordeuse des bourgeons de l’épinette au Québec en 2016 (Version 1.0). Québec (Qc), gouvernement du Québec, Direction de la protection des forêts. [en français seulement]

Morris, R.F. (ed.) 1963. The dynamics of epidemic spruce budworm populations. Memoirs of the Entomological Society of Canada 95 (S31), 7–12.

Pureswaran, D.S., Johns, R., et al. 2016. Paradigms in eastern spruce budworm (Lepidoptera: Tortricidae) population ecology: A century of debate. Environmental Entomology 45(6), 1333–1342.

  • Pour obtenir de plus amples renseignements concernant le Programme des pisteurs de tordeuses ou y participer comme bénévole, voir Pisteurs de tordeuses.
Références photographiques
  • Véhicule couvert de papillons de la tordeuse des bourgeons de l’épinette en 1957, à Campbellton (N.-B.). Photo de R.F. Morris (1963).