La véritable histoire du nom de la ville de Toronto

Le phénomène de la migration des toponymes est assez fréquent, et le cas de Toronto n'a rien d'exceptionnel. Ce nom s'est fixé - dans l'espace et dans la nomenclature toponymique - après un long parcours géographique et de nombreuses variations orthographiques. Sur le plan linguistique, il vient de l'expression mohawk tkaronto, que les explorateurs et les cartographes français adaptèrent par la suite à leur langue. Sur le plan géographique, il a migré sur 125 km vers le sud, à partir du passage étroit appelé The Narrows, situé à la hauteur de la ville d'Orillia, à l'endroit où le lac Simcoe se déverse dans le lac Couchiching.

Selon plusieurs porte-parole du peuple mohawk et le spécialiste des langues autochtones John Steckley, tkaronto signifie «là où des arbres se dressent dans l'eau». Les Mohawks l'employaient pour décrire le lieu «The Narrows» où les Hurons et d'autres populations autochtones plantaient les piquets de leurs pièges à poissons. En 1615, Samuel de Champlain décrivit ces structures comme des sortes de barrages dans lesquels on ne laissait que quelques ouvertures pour diriger le poisson vers les filets. Des datations au radiocarbone effectuées sur des piquets qui se dressent à cet endroit révèlent que l'usage de ces bordigues remonte à plus de 4 000 ans.

L'expression mohawk gagna le sud vers l'an 1680, quand le toponyme Lac de Taronto (l'actuel lac Simcoe) apparut sur une carte attribuée à l'Abbé Claude Bernou, représentant de la cour de France. Ce nom inspira en 1686 l'utilisation du toponyme Passage de Taronto, pour désigner l'itinéraire de canotage qui, entre les lacs Simcoe et Ontario, empruntait ce que nous appelons aujourd'hui la rivière Humber. Celle-ci prit à son tour le nom Rivière Taronto. Puis, dans les années 1720, on baptisa Fort Toronto un fort français situé à l'est de l'embouchure de la rivière Humber, sur le lac Ontario. C'est à cet endroit que se trouve aujourd'hui la capitale de l'Ontario.

De nombreuses cartes françaises datant de la période allant de 1680 à 1770 désignent le lac Simcoe par des variantes de Lac Taronto. Sur sa carte de 1688 de la région des Grands Lacs, Vincenzo Coronelli a écrit L Taronto au-dessus des mots Les Piquets. La première occurrence de la variante orthographique Toronto (avec un o) pour désigner le lac se trouve sur une carte de Coronelli datant de 1695. Son emploi sur des cartes britanniques, comme celle de 1720 de Herman Moll et celle de 1755 de John Mitchell, pourrait être dû à l'influence des récits de voyages du baron Lahontan, officier et auteur français, qui furent publiés à partir de 1703.

Les explications données ci-dessus surprendront plus d'un historien. En effet, l'interprétation la plus courante du mot Toronto dans les ouvrages actuels lui attribue le sens de «lieu de réunion» et le fait dériver du huron toronton. Cette origine fut proposée dans Toronto : Past and Present (1884) par l'historien Henry Scadding, qui avait déduit de la définition donnée par le missionnaire récollet Gabriel Sagard en 1632 - il y en a beaucoup - qu'il s'agissait d'un rassemblement de tribus ou d'un lieu de rencontre.

D'autres auteurs ont plutôt retenu l'idée d'abondance exprimée par le terme toronton. L'historien William Kilbourn a fait sienne cette interprétation dans Toronto Remembered (1984), où il écrit : «Si quelqu'un demande ce que signifie Toronto, la meilleure traduction que l'on puisse donner est, selon moi, 'abondance' [traduction].» Scadding avait réfuté cette théorie dans son Toronto of Old (1878).

C'est dans les mémoires de guerre (Journals, 1765) de Robert Rogers que le toponyme Toronto apparut pour la première fois seul, sans autre générique, pour désigner le site de la ville actuelle. Ce militaire britannique, commandant des Rangers coloniaux de la Nouvelle-Angleterre, décrivit le site comme «un endroit propice à la construction d'une fabrique». Il avait vu en 1760 les vestiges de Fort Toronto, que les Français, battant en retraite, avaient détruit après que les Britanniques se fur entemparés de leurs possessions nord-américaines.

Les Français avaient construit le poste vers 1720 et l'avaient alors appelé Fort Rouillé en l'honneur d'Antoine-Louis Rouillé, ministre de la Marine et des Colonies. Abandonné en 1730, le fort fut restauré en 1740 et servit jusqu'en 1759. Plusieurs cartes françaises et anglaises du XVIIIe siècle le désignaient sous le nom de Fort Toronto. Dans tous les documents qui nous sont restés, son nom est orthographié «Toronto».

En 1787, le gouverneur du Canada, lord Dorchester, organisa l'achat de Toronto aux Indiens de Mississauga (Toronto Purchase from the Mississauga Indians); le territoire visé couvrait une superficie de plus de 1 000 kilomètres dans ce qui constitue aujourd'hui l'agglomération torontoise et la région d'York. L'année suivante, l'arpenteur Alexander Aitkin leva un plan de la ville de Toronto, et le capitaine Gother Mann dressa un Plan of Torento Harbour (ici l'orthographe inusitée du toponyme avec une demeure un mystère).

Toronto ne fut pas le premier établissement choisi pour être la capitale du Haut-Canada. En 1792, avant de quitter l'Angleterre, le lieutenant-gouverneur John Graves Simcoe arrêta son choix sur Newark (aujourd'hui Niagara-on-the-Lake). Cependant, une fois sur les lieux, il se rendit compte de la vulnérabilité de Newark dans l'éventualité d'une attaque des États-Unis. Aussi, suggéra-t-il de déplacer la capitale vers ce que l'on appelait à l'époque The Forks of the Thames (littéralement, la fourche de la Tamise), et qui est devenu London. Lord Dorchester opposa son veto à ce choix, mais en 1793, il accepta le site de Toronto, retenu par Simcoe.

Peu friand de noms autochtones, Simcoe introduisit plusieurs noms anglais dans le Haut-Canada, notamment Lake Simcoe, qu'il avait choisi en l'honneur de son père, le capitaine John Simcoe. À Toronto River, il substitua le toponyme Humber River. Lorsqu'on lui apprit la victoire du duc d'York dans les Flandres, Simcoe remplaça Toronto par le nom York le 26 août 1793; il le fit en l'honneur du duc Frederick Augustus, le deuxième fils de George III.

Cependant, ses préférences pour les noms anglais se heurtèrent à des résistances. Le voyageur britannique Isaac Weld, qui se rendit à York en 1796, déplora la disparition des noms autochtones et de leurs sonorités caractéristiques. Dans ses récits de voyages (Travels) de 1799, il écrivait : «Newark, Kingston et York sont de biens piètres substituts pour les noms indiens Niagara, Cataraqui et Toronto employés à l'origine.» Dès 1804, après que Simcoe fut retourné dans son Angleterre bien-aimée, une pétition fut présentée à l'assemblée législative en faveur du rétablissement du nom Toronto. Étant donné que le toponyme York risquait d'être confondu avec New York et d'autres «York», et en raison des surnoms dont il était l'objet (Muddy York et Little York), l'ancienne appellation fut rétablie le 6 mars 1834.

Le nom Toronto fut donné à plusieurs autres lieux le long de la rive nord du lac Ontario. À la fin de 1805, Alexander Grant, l'administrateur du Haut-Canada, l'attribua à une municipalité située à l'embouchure de la rivière Credit, 12 km à l'ouest de la Humber : Toronto Township. En 1967, cette municipalité devint la ville de Mississauga. Sept ans plus tard, elle fut érigée en cité. Toronto GoreTownship, au nord-est du canton de Toronto, fut constituée en 1819. En 1974, elle fusionna avec la cité de Brampton.

En 1817, un bureau de poste situé à l'embouchure de la rivière Ganaraska, à 95 km à l'est de la capitale ontarienne, fut nommé Toronto. Trois ans plus tard, on le rebaptisa Port Hope et on redonna le nom de Toronto à un nouveau bureau de poste établi rue Dundas, à la jonction de la rivière Credit. Une ville du même nom y fut établie en 1830; elle fut rebaptisée d'abord Springfield et, en 1900, Erindale. En 1828, le bureau de poste Toronto fut déplacé à Cooksville, 5 km au nord-est.

Lorsque la ville d'York changea de nom pour Toronto, en 1834, son bureau de poste fut appelé Toronto City et conserva cette étiquette jusqu'en 1837. Après que Cooksville se fut substituée à l'autre Toronto, le générique «City» fut supprimé du toponyme.

Juste à l'ouest de l'embouchure de la rivière Humber, le bureau de poste New Toronto ouvrit en 1892. Une ville y fut incorporée en 1913. En 1967, au moment de la réorganisation de Metropolitan Toronto, New Toronto fut regroupée avec la cité d'Etobicoke.

Les données historiques, cartographiques et linguistiques nous permettent de conclure avec passablement de certitude que le nom Toronto vient d'une expression mohawk décrivant les pièges à poissons que les Autochtones construisaient en travers du passage appelé The Narrows, là où se trouve actuellement Orillia. On sait également qu'entre son lieu d'origine, la ville d'Orillia, et le site de la capitale actuelle de l'Ontario, le toponyme a existé sous diverses variantes : Lac de Taronto, Passage de Taronto, Rivière Taronto et, finalement, Fort Toronto. Toutes les autres interprétations du nom - lieu derendez-vous, abondant, havre, ouverture de lac (un ingénieur italien a appelé «Tarento» des arbres présents sur les îles Toronto) - sont sujettes à caution.

Un dernier mot sur The Narrows. En 1982, cet ancien lieu de pêche a été déclaré site historique national. Depuis quelques années, les pieux historiques sont menacés par la navigation, le mouillage, la pêche, le dragage et la construction de ponts, à telle enseigne que le Service canadien des parcs songe à mettre le lieu en candidature pour qu'il soit désigné Site du patrimoine mondial.


Source : Rayburn, Alan (1994): Canadian Geographic -septembre/octobre 94. Ottawa, p. 68-70.