Introduction - Le Canada dans le contexte international

1.1 OBJECTIF DU CHAPITRE

Le climat modifie l'économie et l'environnement de toute la planète. Dans un monde où les voyages et les échanges commerciaux font croître les interactions entre individus et entreprises de pays différents, et avec la migration des espèces et les menaces d'ordre transfrontalier auxquelles font face les écosystèmes, les impacts du changement climatique se jouent des frontières nationales. Pour le Canada, les préoccupations majeures concernent des modifications dans les régimes du commerce, de l'immigration et du tourisme, les effets transfrontaliers sur l'eau, la santé et la pollution de l'air, l'augmentation du stress ressenti à l'étranger au sujet de l'accès aux ressources et le besoin de réponses mondiales à des catastrophes de plus en plus fréquentes et de plus en plus graves. Dans certains cas, les stress entraînés par la mondialisation économique seront aggravés par le changement du climat.

Les pays du Nord circumpolaire constatent déjà de sérieux effets du changement climatique, et les mesures d'adaptation mises en œuvre par une nation auront des incidences sur les autres pays. Les changements des courants et de la r épartition des poissons, l'augmentation du nombre de violentes tempêtes hivernales et l'élévation des températures et niveaux de la mer survenant dans les trois océans qui bordent le Canada déclencheront des mesures à l'étranger, qui pourront avoir des répercussions profondes au Canada.

En résumé, les impacts du changement climatique et les mesures d'adaptation prises à l'étranger pourront avoir des effets prononcés sur le Canada. Le présent chapitre constitue une première tentative d'identifier les questions clés pour le Canada dans une perspective internationale, et de discuter des réponses possibles.

1.2 TENDANCES ET PROJECTIONS INTERNATIONALES DU CHANGEMENT CLIMATIQUE

Quels changements du climat ont été observés à l'étranger dans les récentes décennies, et à quels changements peut-on s'attendre d'ici 40 ou 50 ans? Une grande partie de l'information présentée ici provient des rapports d'évaluation préparés par le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) et de documents scientifiques publiés depuis 2000.

Température

FIGURE 1

FIGURE 1 : Tendances des températures annuelles (°C/décennie) de 1976 à 2000. La couleur rouge indique une tendance au réchauffement, le bleu, une tendance au refroidissement, et la taille des cercles est proportionnelle à l'ampleur du changement (Folland et al., 2001).

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La température planétaire moyenne a monté d'environ 0,74 °C au cours du dernier siècle, et ce, à un rythme beaucoup plus rapide après 1979 (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, 2007a). D'une région à l'autre, les valeurs peuvent s'écarter considérablement de cette moyenne, comme le montre la figure 1. D'ici 2050, l'échelle du réchauffement prévu (1,3 °C à 1, 7 °C comparativement à la période s'étendant de 1980 à 1999) est peu sensible au choix de scénarios d'émissions (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, 2007a). Là encore, on s'attend à d'importants écarts régionaux par rapport à ces valeurs de température moyennes. Les taux d'évaporation vont généralement augmenter à mesure que monteront les températures de l'air et, en particulier, de l'eau.

Précipitations

Depuis les années 1960, les précipitations moyennées à l'échelle de la planète sont restées pratiquement stationnaires (Gruber et Levizzani, 2006), bien que d'autres études révèlent une augmentation moyenne d'environ 2 p. 100 dans les régions terrestres (Folland et al., 2001). Les hausses et les baisses des précipitations annuelles au cours des 30 à 40 dernières années présentent des variations régionales (Groisman et al., 2005). Parmi les régions où la pluviométrie accuse des baisses figurent une grande partie du bassin méditerranéen et le nord du Sahara, le sud de l'Afrique et l'Argentine, certaines parties du Moyen-Orient, le nord du Mexique et le sud-ouest des États-Unis. Les prévisions de changements en matière de précipitations réalisées à l'aide de modèles de circulation générale pour les prochaines décennies, même si elles manquent un peu de cohérence, semblent indiquer une continuation des régimes constatés depuis 1970. Pour de nombreux endroits, il peut être plus utile de simplement extrapoler les tendances des récentes décennies. Dans la plupart des régions, les changements observés dans les précipitations fortes à très fortes sont plus significatifs que les changements observés dans les précipitations moyennes (Groisman et al., 2005). La figure 2 présente la répartition à l'échelle planétaire des tendancies en matiére de précipitations fortes. Les modèles climatiques prévoient une poursuite de l'intensification des épisodes de pluie qui ont été constatés dans de nombreuses parties du monde (p. ex., Alexander et al., 2006).

FIGURE 2

FIGURE 2 : Régions de changements disproportionnés des précipitations intenses et très intenses. Les seuils servant à déterminer ce qui constitue des précipitations intenses et très intenses varient en fonction de la saison et de la région (extrait modifié tiré de Groisman et al., 2005).

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Élévation du niveau de la mer et des océans

Le niveau moyen de la mer a monté d'environ 18 cm à l'échelle planétaire au cours du dernier siècle et de 3 mm/a depuis 1992. L'élévation supplémentaire projetée par le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (2007a) pour la période s'étendant de 2090 à 2099 (comparativement à la période de 1980 à 1999) se situe entre 18 et 59 cm. Cependant, ces résultats ne comprennent pas l'effet total causé par les changements possibles survenant au niveau de l'écoulement ou de la rupture de l'inlandsis du Groenland ou en Antarctique (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, 2007a). Entre 2001 et 2004, la fonte des glaciers a contribué pour environ 1 mm/a à l'élévation du niveau marin, et pour 20 à 30 p. 100 à l'élévation totale survenue entre 1991 et 2004 (Kaser et al., 2006). De nombreuses plaines côtières et de petits États insulaires de faible altitude sont vulnérables à l'élévation du niveau marin - surtout lors de tempêtes.

Des moyennes établies à l'échelle de la planète indiquent que les températures de la surface de la mer ont monté de 0,4 ºC depuis 1970 et de 0,6 ºC au cours du dernier siècle (Rayner et al., 2003; Pierce et al., 2006). La signature anthropique (gaz à effet de serre) du réchauffement est manifeste dans tous les bassins océaniques : Indien, Pacifique, Atlantique et Arctique (Pierce et al., 2006). Cet état de choses a également contribué à une élévation du niveau de la mer par expansion thermique. On a également constaté une augmentation de l'acidité des couches océaniques superficielles liée à un accroissement de l'absorption de CO2, augmentation qui risque de faire en sorte que le taux de pH s'en trouve davantage réduit, soit entre 0,14 et 0,35 unités d'ici à 2100 (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, 2007a).

Phénomènes extrêmes

Dans l'hémisphère Nord, les fortes tempêtes hivernales ont augmenté d'intensité dans certaines régions (McCabe et al., 2001) et, selon les prévisions, cette tendance devrait se maintenir (Lambert, 1996; Lambert et Fyfe, 2006). Combin ée à l'élévation du niveau marin, cette augmentation se traduira par une intensification des ondes de temp ête, de l'érosion des côtes et des inondations dans de nombreuses régions côtières.

Le nombre moyen annuel de tempêtes tropicales (ouragans) n'a pas changé, mais elles sont devenues plus intenses; en effet, on a constaté depuis 1970 une augmentation de la proportion des tempêtes de catégories 4 et 5 (Emmanuel, 2005; Webster et al., 2005). Les modèles révèlent que cette intensification est liée au réchauffement de la surface de la mer et qu'elle va se poursuivre (Knutson et Tuleya, 2004).

Parmi les changements d'autres phénomènes extrêmes évalués par le GIEC (2001a, 2007a) figurent une augmentation de la fréquence des pluies intenses dans de nombreuses régions, des sécheresses plus fréquentes et plus graves dans les régions centrales et méridionales des continents et un accroissement des régions sujettes à la sécheresse (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, 2007a).

Autres tendances et répercussions

FIGURE 3

FIGURE 3 : « La variation spatiale la plus importante (en haut) de l'indice Palmer de gravité des sécheresses (Palmer Drought Severity Index, ou PDSI) pour la période de 1900 à 2002. Le PDSI est un des principaux indices de sécheresse; il mesure le déficit cumulatif en humidité à la surface du sol (par rapport aux conditions moyennes locales), en tenant compte des précipitations antérieures et des estimations de l'humidité entraînée dans l'atmosphère (selon les températures de l'atmosphère) pour établir le bilan hydrologique. Le panneau du bas montre à quel point le signe et l'ampleur des variations ont changé depuis 1900. Les zones rouge et orange représentent des régions plus sèches (plus humides) que la moyenne, et les zones en bleu et en vert représentent des régions plus humides (plus sèches) que la moyenne lorsque les valeurs de la courbe inférieure sont positives (négatives). La courbe noire lisse représente les variations décennales. La série chronologique correspond à peu près à une tendance; cette tendance et ses variations représentent 67 p. 100 de la tendance linéaire de l'indice PDSI entre 1900 et 2002 à l'échelle de la planète. Elle met donc en évidence une augmentation généralisée de la sécheresse en Afrique, en particulier au Sahel, par exemple. À noter également les zones plus humides, surtout dans l'est de l'Amérique du Nord et du Sud, et dans le nord de l'Eurasie. » (Trenberth et al., 2007 p. 263, selon Dai et al., 2004 [traduction]).

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  • pergélisolen Amérique du Nord, en Europe et en Asie va se poursuivre, ou même s'accélérer, ce qui aura des incidences sur l'hydrologie, la faune et l'environnement bâti (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, 2001b, Arctic Climate Impact Assessment, 2004).
  • couverture de neigeau moment de la fonte printanière dans l'hémisphère Nord (mars à avril) continue à rétrécir; de plus, il y a en général plus de fonte pendant les mois d'hiver (Mote et al., 2005). La baisse des débits pendant les saisons sèches d'été et d'automne a un effet, non seulement maintenant mais pour les années à venir, sur la disponibilité de l'eau aux fins d'irrigation et d'autres utilisations.
  • zones très sèchesa augmenté à l'échelle planétaire, soit de 12 p. 100 à 30 p. 100 de toute la surface terrestre depuis 1970 (Dai et al., 2004). L'indice Palmer de gravité des sécheresses (voir la figure 3) révèle des tendances à l'assèchement dans des régions très répandues, y compris dans une grande partie de l'Afrique. Une sécheresse à la hausse caractérise maintenant plusieurs régions productrices importantes, notamment les grandes plaines d'Amérique du Nord.
  • La hauteur des vagues a augmenté de 1 cm par décennie (entre 1950 et 2002) dans une grande partie du Pacifique Nord et de l'Atlantique Nord, en Méditerranée et sur la côte est de l'Amérique du Sud (Gulev et Grigorieva, 2004), phénomène dont les effets se sont fait sentir sur la navigation et les plates-formes de forage. Des études récentes ont établi que cette tendance à l'augmentation va se poursuivre (Caires et al., 2006).
  • L'augmentation de la variabilité des pluies de mousson d'été en Asie est probablement la cause d'épisodes plus graves de sécheresse et d'inondation en Inde et dans le sud-est de l'Asie (Lal et al., 2001). Les pluies de mousson au Mexique et dans le nord des Caraïbes, dans les prairies subsahariennes et dans le sud-est de l'Afrique accusent un déclin depuis 1975 (Chen et al., 2004).
  • Une réduction de la couverture de glace de lac, des floraisons précoces d'algues printanières, des températures de l'eau de surface plus élevées au printemps et une stratification des lacs se manifestant de deux à quatre semaines plus tôt ont été constatées en Europe et dans d'autres régions tempérées (Mortsch et al., 2003).
  • Certains phénomènes phénologiques chez des espèces terrestres se produisent maintenant 5 à 14 jours plus tôt dans l'année, ce qui, depuis les années 1950, représente, pour divers végétaux de l'hémisphère Nord, un allongement de la saison de croissance. Selon les mesures satellitaires, la production primaire terrestre nette a augmenté de 6 p. 100 à l'échelle planétaire entre 1982 et 1999, surtout aux latitudes tempérées de l'hémisphère Nord (Nemani et al., 2003).
  • On a constaté une augmentation des vagues de chaleur dans la plupart des régions terrestres. En plus d'avoir des implications considérables sur le plan de la santé et d'être la cause de décès prématurés (comme cela s'est produit en Europe pendant l'été 2003), les vagues de chaleur peuvent aussi entraîner des pertes pour l'agriculture, des changements dans les écosystèmes et au sein de la faune, et une augmentation de la demande d'énergie aux fins de climatisation. Par contre, la poursuite de la tendance actuelle à la diminution du nombre de jours très froids (Alexander et al., 2005) fait baisser les besoins en chauffage et le nombre de blessures et de décès liés au froid.
  • Dans l'Arctique, la superficie couverte chaque année par la glace de mer a sensiblement diminué, soit de 7,4 p. 100 (Johannessen et al., 2004), au cours des 25 ans qui ont précédé 2002. En septembre 2005, l'étendue de glace de mer dans l'Arctique était la plus petite que l'on ait notée depuis le début des observations satellitaires, en 1979. Ces changements, susceptibles d'ailleurs de se poursuivre, pourraient accélérer l'utilisation des chenaux de navigation et la recherche de ressources pétrolières, gazières et minérales, mais ils pourraient aussi avoir des effets défavorables sur la faune et les activités de chasse des peuples de l'Arctique (voir la section 3.3 et le chapitre 3).
  • On constate un recul général des glaciers dans l'ouest des Amériques, dans les Alpes et dans la plus grande partie de l'Himalaya, situation qui menace des approvisionnements en eau cruciaux pour les pays d'Amérique du Sud (Mark et Seltzer, 2003) et d'autres régions. La perte de glace totale de l'inlandsis du Groenland en 2005 était le double qu'en 1996 (Rignot et Kanagarathan, 2006), ce qui contribue à un adoucissement des eaux du nord de l'Atlantique Nord par contre, le centre de la calotte glaciaire n'a pas connu de changement et s'est peut-être même épaissi grâce à un accroissement de l'apport en neige. L'adoucissement de la branche nord du Gulf Stream pourrait affaiblir la circulation thermohaline (circulation m éridionale de retournement), dont le Gulf Stream lui-même. Si cet état de choses se poursuit selon les projections, il entraînera un réchauffement moindre que prévu en Europe et dans le nord-est de l'Amérique du Nord (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, 2007a).

À la lumière de ces tendances et répercussions, et compte tenu des capacités d'adaptation, on peut conclure que les régions évaluées comme très vulnérables aux risques liés au changement climatique et à l'élévation du niveau de la mer sont l'Arctique, l'Afrique subsaharienne, les petites îles et les grands deltas d'Asie (Adger et al., 2007). Il faut cependant se rappeler qu'il y a des zones, des collectivités et des secteurs vulnérables dans toutes les régions du monde (Adger et al., 2007).