Adaptation et capacité d’adaptation

Pour établir et maintenir des collectivités et une économie à la limite nord des secteurs agricoles et forestiers des Prairies, dans des conditions de climat sec variable et loin des march és d'exportation, il a fallu faire preuve d'un degré considérable d'adaptation au climat. Le maintien du développement économique et social dans un contexte dominé par le changement climatique se fera en utilisant et en renforçant les capacités d'adaptation acquises par la région. La capacité d'adaptation est un attribut qui donne une indication de l'aptitude d'un système ou d'une région à s'adapter efficacement au changement. Un système doté d'une grande capacité d'adaptation pourrait donc faire face aux changements du climat, et peut-être même en tirer avantage, tandis qu'un système de faible capacité d'adaptation en souffrirait probablement (voir le  chapitre 2).

Dans la région, presque toutes les mesures d'adaptation ont été adoptées en réaction à des phénomènes climatiques particuliers et à des écarts par rapport aux conditions moyennes. L'histoire des prairies après la colonisation est ponctuée de réactions sociales et institutionnelles aux sécheresses et, dans une moindre mesure, aux inondations. La planification en fonction d'une évolution des conditions environnementales constitue un modèle de politiques et de gestion relativement nouveau. Dans de nombreux cas, les mesures d'adaptation prises actuellement sont l'œuvre d'institutions et d'individus qui ont ajusté leurs activités afin d'empêcher que les répercussions d'événements climatiques récents ne se répètent, ce qui signifie implicitement que l'on suppose que ces événements se reproduiront avec peut-être une fréquence ou une intensité plus grandes en raison du changement climatique.

Les ajustements possibles aux pratiques, aux politiques et aux infrastructures sont si nombreux qu'on ne peut traiter ici que de catégories et d'exemples. Aux fins de la présente évaluation de l'adaptation et de la capacité d'adaptation, les auteurs établissent une distinction entre le rôle des institutions officielles et non officielles et celui des individus, ainsi qu'entre les réactions aux répercussions d'événements historiques et, d'une part, l'acquisition d'une capacité d'adaptation, d'autre part, la conception de méthodes d'anticipation de changements climatiques à venir.

5.1 INSTITUTIONS OFFICIELLES ET GOUVERNANCE

Les institutions imposent un ensemble de règlements, de règles, de processus et de ressources qui peuvent soit soutenir, soit miner la capacit é des gens à faire face à des défis tels que le changement climatique (O'Riordan et Jager, 1996; O'Riordan, 1997; Willems et Baumert, 2003). Les stratégies de gestion des risques qui augmentent les ressources et la capacité d'adaptation dans une perspective d'avenir durable sont des facteurs de toute première importance pour la recherche des mesures susceptibles de réduire la vulnérabilité au changement climatique (Kasperson et Kasperson, 2005). Les institutions de gouvernance et les syst èmes politiques et administratifs jouent un rôle clé dans le développement et le renforcement de la capacité d'adaptation, dans le soutien des efforts privés et dans la mise en œuvre de politiques qui attribuent des ressources de manière cohérente (Hall, 2005). Ces efforts peuvent exiger des dispositions institutionnelles diff érentes de celles qui sont formulées dans le but de répondre aux problèmes de nature politique classiques. Prendre les mesures nécessaires qui s'imposent vis-à-vis du changement climatique exige de transcender les limites traditionnelles des secteurs, des problèmes et de la politique, et de composer avec la complexité et l'incertitude (Homer-Dixon, 1999; Diaz et al., 2003; Willows et Connell, 2003; Diaz et Gauthier, 2007).

Bien qu'elles soient dirigées par des innovateurs prêts à courir des risques et par des précurseurs, les mesures d'adaptation seront généralement appliquées lentement, et la capacité d'adaptation se développera elle aussi lentement, à moins que tous les paliers d'administration publique et les autres instances décisionnaires n'y participent. Faire face aux impacts du changement climatique exige plus que le recours à une multitude de mesures d'adaptation hétéroclites, cela exige plutôt une réaction structurée, qui permet de déterminer, de prévenir et de résoudre les problèmes créés par ces impacts. Des cadres stratégiques peuvent contribuer à l'adoption d'une telle réaction systématique et efficace.

Les documents stratégiques provinciaux qui offrent des directives pour faire face au changement climatique (p. ex., Albertans and Climate Change: Taking Action) portent surtout sur les efforts de la r éduction des émissions. Ils mentionnent certes l'adaptation, mais manquent de précisions sur la nature des répercussions prévues ou sur les étapes à suivre pour s'y adapter. Dans les provinces des Prairies, les programmes sont très avancés en Alberta, où le gouvernement provincial a créé une équipe chargée de l'adaptation au changement climatique qui a amorcé des évaluations aux échelles provinciale et multisectorielle de la vulnérabilité et des stratégies d'adaptation (Barrow et Yu, 2005; Davidson, 2006; Sauchyn et al., 2007). Dans de nombreux cas, on pourrait réaliser et appuyer une adaptation importante en apportant des ajustements aux programmes et m écanismes d'élaboration des politiques existants. Dans le secteur agricole, par exemple, le Cadre strat égique pour l'agriculture, le Programme national d'approvisionnement en eau, la planification agroenvironnementale à la ferme et divers autres programmes et politiques fédéraux et provinciaux peuvent à la fois intégrer des options d'adaptation et fournir des moyens d'améliorer la capacité d'adaptation.

Les discussions sectorielles suivantes décrivent le rôle des institutions et du gouvernement dans l'amélioration de la capacité d'adaptation et la promotion de la mise en œuvre de mesures d'adaptation; elles sont fondées sur des exemples constatés et sur des scénarios futurs possibles.

5.1.1 Gestion des ressources en eau

FIGURE 16 : Irrigation dans les Prairies (vallée de la rivière Frenchman, dans le sud-ouest de la Saskatchewan).

FIGURE 16 : Irrigation dans les Prairies (vallée de la rivière Frenchman, dans le sud-ouest de la Saskatchewan).

Cliquez pour agrandir

Il est tout à fait possible d'améliorer la capacité d'adaptation des institutions dans le secteur des ressources en eau en apportant des changements à la gestion des bassins hydrographiques et des réservoirs (Wood et al., 1997). Par exemple, les règles de fonctionnement des systèmes de gestion de la ressource hydrique, lesquels s'avéreront d'une importance cruciale en raison du ruissellement printanier précoce et de la demande d'eau accrue attendue en été, pourraient être ajustées de façon à en améliorer et l'efficience et la capacité. Des changements aux procédures, comme irriguer seulement après le coucher du soleil et utiliser des méthodes d'irrigation plus efficaces (voir la figure 16) peuvent aider à compenser la demande en eau croissante provenant d'autres sources (Bjornlund et al., 2001). L'augmentation des efforts de recyclage de l'eau ou l'attribution de permis aux industries, du moment que ces dernières ont adopté des pratiques de gestion optimales et des normes de recyclage de l'eau offrent d'autres occasions d'introduire des changements de procédures (Johnson et Caster, 1999). Plusieurs régions ont déjà reconnu les avantages que présente une gestion des bassins versants à caractère holistique, et l'ont d'ailleurs adoptée (Serveiss et Ohlson, 2007), et des occasions s'offrent aux instances responsables de la gestion des bassins versants de mettre en place de telles mesures d'adaptation au changement climatique à l'échelle de la collectivité (Crabbé et Robin, 2006).

Une étude comparative concernant deux bassins hydrographiques situés en terres sèches, soit le bassin de la rivière Saskatchewan-Sud (BRSS), dans les Prairies canadiennes, et le bassin de la rivi ère Elqui, dans le centre-nord du Chili, a été entreprise afin de mieux comprendre le rôle des institutions régionales dans la formulation et la mise en œuvre de mesures d'adaptation liées à la gestion des ressources en eau (www.parc.ca/mcri). Les résultats ont indiqué que les collectivités considèrent les risques liés au climat comme un problème d'envergure et déploient des efforts importants pour les gérer. L'étude soulignait également que les risques d'ordre climatique sont compliqués par des stimuli de nature non climatique qui augmentent le degré de vulnérabilité et que les collectivités perçoivent des lacunes dans la capacité des institutions à gérer les affaires publiques de façon à réduire la vulnérabilité des populations rurales. Une étude de la participation locale à la gestion de l'eau dans le sous-bassin de la rivière Oldman du BRSS (Stratton et al., 2004; Stratton, 2005) conclut que les mesures d'adaptation ont été plus réactionnelles qu'anticipatoires et qu'elles ont été ciblées surtout sur l'approvisionnement en eau, plutôt que sur la demande. Dans le cadre d'un autre projet mené dans le même bassin, les intervenants ont fait preuve d'une prise de conscience vis-à-vis des ressources en eau et ont eu recours à des mesures d'adaptation efficaces aux pénuries d'eau (Rush et al., 2004). Il reste toutefois des défis importants à relever quant aux attitudes face à la probabilité que le changement climatique ait des répercussions sur les approvisionnements en eau destinés à tous les utilisateurs, à la protection à long terme de ces ressources et à l'acceptation des mesures de conservation de l'eau en tant que méthode d'adaptation. Les politiques et la législation pourraient fournir des instruments économiques et réglementaires souples en vue de mieux gérer la variabilité et la rareté croissantes de l'eau, d'encourager une efficacité accrue, d'accroître la capacité d'adaptation au changement climatique et de faciliter entre les utilisateurs de l'eau des compromis qui reflètent leurs divers niveaux de vulnérabilité à la rareté de l'eau.

Étant donné les incertitudes quant à l'ordre de grandeur et à la vitesse du changement climatique, il faudra que les procédures de gestion et de planification soient assez souples pour permettre de réagir aux nouvelles connaissances sur les répercussions prévues. Ces procédures doivent également impliquer les intervenants locaux afin de déterminer les vulnérabilités et les méthodes d'adaptation appropriées à cette échelle. Ces principes ont agi à titre de critères dans le cadre de la stratégie « Water for Life » de l'Alberta (Government of Alberta, 2003), aux termes de laquelle cette province cherche à mettre en place une nouvelle approche à la gestion de l'eau assortie de mesures particulières visant à garantir des approvisionnements en eau fiables et de bonne qualité en vue d'une économie durable. Parmi les réformes institutionnelles prises en considération, on trouve l'utilisation d'instruments économiques, de pratiques de gestion optimales et de plans de gestion des bassins hydrographiques qui font appel aux collectivit és locales pour accroître de 30 p. 100 l'efficacité et la productivité d'utilisation de l'eau tout en donnant des résultats sur les plans social, économique et environnemental. La stratégie prévoit que ces instruments seront adoptés volontairement et que l'eau des utilisateurs actuels sera réattribuée de façon à satisfaire la demande croissante d'autres secteurs économiques. Elle garantit en outre que les droits existants seront respectés et que personne ne sera forcé d'abandonner des quantités d'eau. La stratégie « Water for Life » comprend, dans le cadre du plan de gestion à long terme, une disposition visant l'établissement de cartes de risques d'inondations et la création de systèmes d'avertissement pour les collectivités à risque.

Les sécheresses préoccupent davantage les villes des provinces des Prairies que les centres urbains des autres r égions du pays. En réaction à la sécheresse de 1988, la Ville de Regina a élaboré des plans d'intervention d'urgence en cas de sécheresse qui incluent des programmes de conservation de l'eau et l'accroissement de la capacité de traitement et de livraison de l'eau (Cecil et al., 2005). Les autres villes des Prairies n'ont pas encore institué de tels plans d'intervention en cas d'urgence (Wittrock et al., 2001).

5.1.2 Gestion des écosystèmes

Gérer le capital naturel de façon à ce que les écosystèmes déjà soumis à un stress continuent d'être avantageux à mesure que le climat évolue pose des défis aux gouvernements et aux industries primaires. L'hypothèse que les zones protégées sont stables sur le plan biogéographique se révélera faussée, et la planification de la protection de la biodiversité devra peut-être plutôt se concentrer sur la protection « d'une cible mobile qui soit représentative au sens écologique » (Scott et Lemieux, 2005). Il serait plus approprié de viser à accroître la résistance des écosystèmes que de chercher à les stabiliser (Halpin, 1997). Une gestion proactive des perturbations et des habitats gr âce à des stratégies d'intervention propres aux espèces est peut-être la seule solution pour « reconfigurer les zones protégées en fonction des nouvelles conditions climatiques » (Lopoukhine, 1990; Scott et Suffling, 2000). Dans les parcs nationaux du Canada, il pourrait être matériellement impossible d'appliquer une stratégie de maintien du paysage, quels qu'en soient le pour et le contre au sens philosophique (Scott et Suffling, 2000). Dans le nouveau climat, certaines zones ne pourront plus assurer le maintien des esp èces et des écosystèmes qu'elles avaient pour objet de protéger à l'origine (Pernetta, 1994). Par exemple, le parc national Wapusk, sur les rives de la baie d'Hudson, au Manitoba, a été créé pour protéger les ours blancs lorsque les femelles mettent bas leurs petits (Scott et al., 2002); or, ces ours se trouvent à la limite sud de leur territoire et sont peut-être condamnés à disparaître à mesure que l'état des glaces se détériorera (voir le  chapitre 3).

La gestion des écosystèmes naturels peut également exiger de remettre en question les politiques qui découragent l'introduction d'espèces étrangères et d'élaborer des stratégies d'introduction de nouvelles espèces afin de maintenir la biodiversité et d'accroître la résistance des écosystèmes (p. ex., la « redondance » des espèces; Malcolm et Markham, 1996). Les politiques actuelles ne favorisent pas l'introduction d'espèces étrangères (p. ex., Alberta Reforestation Standards Science Council, 2001; Alberta Sustainable Resource Development, 2005; Conservation Manitoba, 2005), en partie parce qu'elles supposent qu'il est encore possible de maintenir les assemblages végétaux actuels. Toutefois, si les espèces indigènes ne peuvent pas se régénérer, les options stratégiques ne seront alors pas évidentes. L'introduction d'espèces d'arbres étrangères ne semble pas faire l'objet d'interdictions juridiques, et l'on en plante fréquemment sur des terres franches. Le gouvernement de la Saskatchewan (Government of Saskatchewan, 2005) fait une grande promotion de l'agrosylviculture dans le but de convertir, d'ici 20 ans, 10 p. 100 de l'ensemble des terres arables de la province en terres forestières. La majeure partie de la superficie ainsi convertie devrait se trouver à la bordure sud de la forêt boréale, de sorte que des arbres exotiques pourraient envahir la forêt indigène. Une autre option de gestion, qui pourrait être matière à controverse, consiste à « accélérer la récolte avant perte » (Carr et al., 2004). La récolte du bois serait ainsi accélérée, si nécessaire, pour porter au maximum l'utilisation de cette ressource à récolte unique provenant d'une forêt qui ne pourra probablement pas se régénérer.

5.1.3 Agriculture

Par le passé, les gouvernements fédéral et provinciaux ont réagi aux sécheresses en créant des programmes de protection du revenu pour en compenser les répercussions socio-économiques fâcheuses (Wittrock et Koshida, 2005) et, récemment, en élaborant des plans de gestion des sécheresses. Ces programmes ont inclus jusqu'à présent l'assurance-récolte, le Programme de l'aménagement hydraulique rural, le Programme national d'approvisionnement en eau, le Compte de stabilisation du revenu net (CSRN), le Programme canadien de stabilisation du revenu agricole (PCSRA), le Programme canadien du revenu agricole (PCRA) et le Programme de report d'impôt sur le revenu. L'assistance consiste notamment à aider les producteurs à avoir accès à de nouvelles ressources en eau, à contrebalancer les coûts liés à la production de récoltes et à reporter l'impôt sur le revenu provenant de la réforme des troupeaux. Les réclamations d'assurance-récolte et l'aide provenant des programmes de protection du revenu ont monté en flèche durant les années de sécheresse 2001 et 2002, en particulier en Alberta et en Saskatchewan (Wittrock et Koshida, 2005).

Les programmes de conservation des sols et de l'eau font partie intégrante de l'adaptation du secteur agricole au climat sec et variable des Prairies (Sauchyn, 2007). Avant m ême la colonisation des provinces des Prairies, un réseau de fermes expérimentales a été établi entre les années 1890 et le début des années 1900 dans le but d'instaurer des pratiques d'aridoculture. Les premiers programmes du gouvernement canadien visant à combattre la détérioration des sols, dont l'Administration du rétablissement agricole des Prairies (ARAP), ont été créés en réaction aux événements désastreux des années 1930, alors que les répercussions des sécheresses ont été aggravées par une colonisation presque uniforme des terres agricoles qui ne tenait pas compte des variations dans la sensibilit é des pédopaysages et dans la capacité du climat et du sol de permettre la croissance des récoltes.

Parmi les récentes initiatives institutionnelles visant à réduire la détérioration des sols, on compte la partie du Plan vert agricole ayant trait aux sols, le Programme national de conservation des sols (PNCS), le Programme national de g érance agroenvironnementale, l'Initiative nationale relative à la planification environnementale à la ferme et le programme de couverture végétale. Dans les provinces des Prairies, l'un des éléments majeurs du PNCS a été le Programme d'établissement d'une couverture végétale permanente (PÉCVP; Vaisy et al., 1996). Le premier PÉCVP a été complètement utilisé en quelques mois, et 168 000 hectares de terres marginales ont été retirés de la production annuelle. En 1991, une prolongation de ce programme a permis la conversion d'une superficie supplémentaire de 354 000 hectares. Le PÉCVP représentait une politique d'adaptation qui a réduit la sensibilité au climat sur une grande superficie, même s'il ne s'agissait pas là d'un objectif formel du programme.

5.1.4 Industrie forestière

Les mécanismes qui encouragent l'aménagement forestier durable au Canada devraient aider à accroître la capacité d'adaptation du secteur forestier, même s'ils ne concernent pas formellement l'adaptation au changement climatique. Ces mécanismes comprennent les critères de gestion durable des forêts élaborés par les membres du Conseil canadien des ministres des forêts (Conseil canadien des ministres des forêts, 2003) ainsi que les procédures de certification qui indiquent que les produits forestiers proviennent d'un territoire forestier géré de façon durable.

Si les pratiques actuelles de repeuplement ou de régénération naturelle échouent, il pourrait devenir de plus en plus difficile de régénérer un milieu forestier, quel qu'il soit, à mesure que le climat deviendra plus chaud et plus sec (Hogg et Schwarz, 1997). La perte de for êts risque donc d'être irréversible si l'adaptation est lente ou seulement réactionnelle. Une adaptation proactive pourrait faire appel à l'introduction d'espèces étrangères, bien que cette option présente également un risque d'hybridation ou d'importation d'espèces ou d'agents pathogènes importuns associés aux espèces étrangères. L'introduction d'espèces étrangères à potentiel d'hybridation nul ou peu envahissantes semble être l'option d'adaptation la plus réversible, mais ni sa réversibilité ni le succès de la naturalisation ne sont garantis.

5.1.5 Santé et bien-être

La protection des citoyens les plus vulnérables contribuera beaucoup à sauvegarder la santé et le bien-être des habitants des provinces des Prairies dans un milieu touché par le changement climatique. Certaines mesures d'adaptation prises dans d'autres secteurs atténueront directement les conséquences de ce changement sur la santé. Par exemple, une mesure d'adaptation aux sécheresses adoptée avec succès par le secteur agricole diminuera le stress et les contraintes financières subis par les travailleurs de ce secteur, leurs familles et leurs collectivit és. Les systèmes de soins de santé sont un élément caractéristique de la société canadienne, et il se peut que l'on n'ait qu'à modifier les mesures de contrôle ou de surveillance de ces systèmes pour les rendre plus applicables dans le contexte du changement climatique. Si l'on acquiert la capacité d'établir un lien entre les effets sur la santé actuels liés au climat (p. ex., les maladies respiratoires) et des variables météorologiques et climatiques, les chercheurs pourront mieux déterminer comment les changements du climat pourraient agir sur les tendances des maladies dans l'avenir. Le tableau 12 présente d'autres lacunes sur le plan des recherches et des besoins en matière de capacités.

 

TABLEAU 12 : Exemples de lacunes sur le plan des recherches et capacités supplémentaires requises pour réduire les repercussions particulières sur la santé.
Répercussions sur la santé d'incidence climatique Capacités supplémentaires requises ou lacunes sur le plan des recherches
Stress ou anxiété liés aux sécheresses chez les travailleurs agricoles Relier la santé et le bien-être aux statistiques sur l'économie agricole et l'emploi dans ce secteur
Maladies ou états liés à la poussière Éducation et sensibilisation des populations à risque; lier les concentrations de poussière à des variables météorologiques
Maladies ou états liés aux feux de friche irrépressibles Incidence de base et taux de prévalence des effets connus sur la santé
Maladies d'origine hydrique et maladies dues à la qualité médiocre de l'eau Lier la qualité de l'eau, les données sur les épidémies et les prescriptions de faire bouillir l'eau à des variables météorologiques à l'échelle locale ou distale (p. ex., échelle du bassin hydrographique)
Températures moyennes croissantes et intoxications alimentaires Lier les intoxications alimentaires et les pathogènes alimentaires (le long de la chaîne de transformation des aliments) à des variables météorologiques
Pollution de l'air et maladies respiratoires Nécessité de connaître l'incidence de base et le taux de prévalence; relier les variables météorologiques et les niveaux de pollution; utiliser les analyses des masses d'air
Inondations et stress, troubles et anxiété post- traumatiques Soutien communautaire supplémentaire pour la prévention des inondations
Virus du Nil occidental et syndrome pulmonaire à hantavirus (SPH) Contrôle et surveillance continus

Les coûts associés à l'aide aux sinistrés et aux programmes d'aide offerts durant et après les catastrophes représenteront une dépense croissante pour les gouvernements, à moins que des mesures d'adaptation efficaces ne soient mises en œuvre (Soskolne et al., 2004).

5.2 ADAPTATION À L'ÉCHELLE LOCALE, INSTITUTIONS NON OFFICIELLES ET CAPITAL SOCIAL

Des familles d'agriculteurs gèrent plus de 80 p. 100 des terres agricoles canadiennes, et une bonne partie des mesures d'adaptation rurales est le produit d'innovations à l'échelle locale. Cette caractéristique contraste avec d'autres secteurs, en particulier l'industrie forestière, l'exploitation minière, le secteur de l'énergie, les transports et les villes, où les ressources appartiennent généralement aux sociétés ou sont louées par celles-ci, et où une bonne partie des mesures d'adaptation est mise en œuvre au niveau institutionnel.

Avec la mondialisation, la responsabilité de gérer l'adaptation est en train d'être transmise aux agro-entreprises et aux instances d'ordre national et international (Burton et Lim, 2005). L'existence de matériel agricole de plus grande taille et automatisé, et la production à plus grande échelle permettent à un plus petit nombre d'agriculteurs de produire davantage de denrées primaires. Cette échelle industrielle peut favoriser des adaptations de nature technologique et économique au changement et à la variabilité du climat, mais elle a tendance à remplacer le réseau robuste et cohérent des collectivités rurales (Diaz et al., 2003), ce qui a pour effet de nuire au capital social permettant l'adaptation. Malgré que l'industrie agricole soit devenue beaucoup plus diversifiée, et donc plus résiliente, on remarque que cela s'est produit en partie grâce à une spécialisation à l'échelle régionale, qui a entraîné du même coup une réduction de la diversité et une augmentation de la vulnérabilité des fermes individuelles (Bradshaw et al., 2004). Bien que la capacité d'adaptation des producteurs agricoles semble relativement grande (p. ex., Burton et Lim, 2005), les seuils auxquels ils peuvent faire face seront d épassés si les écarts par rapport aux conditions normales atteignent des niveaux jamais encore observés (Sauchyn, 2007).

Il y a de grandes possibilités d'utiliser de façon plus efficiente les approvisionnements en eau à des fins agricoles, plus particulièrement en améliorant la gestion de l'utilisation de l'eau par le bétail (p. ex., McKerracher, 2007) et pour les cultures irriguées (voir l'étude de cas 2). Certains témoignages révèlent que les propriétaires et les gestionnaires de terres agricoles pensent maintenant davantage à rétablir le processus de stockage naturel et les pratiques traditionnelles, telles que les syst èmes de collecte de l'eau de pluie et l'utilisation de la capacité de stockage des terres humides et des écosystèmes riverains. Cependant, l'échelle de l'agriculture moderne pose un obstacle au rétablissement des terres humides, puisqu'une telle mesure pourrait entraîner une baisse de l'efficacité de la grosse machinerie agricole et exiger un dédommagement pour compenser l'inondation des terres arables.

Étant donné que les pratiques de gestion à l'échelle de la ferme ont des effets plus immédiats que le changement climatique (Jones, 1993), elles ont le potentiel soit de r éduire, soit d'accentuer les répercussions du climat. La conservation des sols est un parfait exemple de stratégie de type « sans regret », car il est avantageux d'empêcher la perte des sols, que le changement climatique ait ou non les répercussions prévues. Avec l'adoption de pratiques modernes de conservation des sols, en particulier le travail r éduit du sol, le nombre moyen de jours pendant lesquels les sols sont dénudés a chuté de plus de 20 p. 100 dans les provinces des Prairies entre 1981 et 1996, et la superficie des terres qui risquent de subir une érosion éolienne a ainsi diminué de 30 p. 100 (McRae et al., 2000). Habituellement, le coût de la conservation des sols et de l'eau est assumé principalement par les gestionnaires des terres.

« La très forte érosion par le vent et l'eau est dominée par ces cas très rares où le sol exposé est soumis à des événements très érosifs. Ces événements peuvent ne se produire qu'une fois pendant la vie active d'un agriculteur donné, ce qui rend difficile de justifier la dépense et les inconvénients de nombre de pratiques de conservation du sol » (Administration du rétablissement agricole des Prairies, 2000: p.33).

Certaines formes de capital social, comme la mise en commun des connaissances et la participation à des réseaux de soutien, réduisent la vulnérabilité en intensifiant l'appui mutuel et la réciprocité (Portes, 1998; Field et al., 2000; Glaeser, 2001; Putnam, 2001; Policy Research Initiative, 2005). Le capital social rend la compr éhension des défis à relever et des mécanismes d'adaptation plus aisée et peut servir à mobiliser les ressources pour assurer le bien-être des personnes, des groupes et des collectivités. La capacité d'adaptation actuelle est « liée à l'aptitude d'une société à agir collectivement » (Adger, 2003a, p. 29) et repose sur les réseaux sociaux, les relations et la confiance. Le capital social peut compléter, voire remplacer, les efforts de l'État pour ce qui est de faire face aux dangers d'ordre climatique (Adger, 2000; Sygna, 2005). Dans les collectivités rurales en particulier, des institutions non officielles, telles que les groupes confessionnels et les soci étés agricoles, constituent des mécanismes efficaces qui aident à composer avec des problèmes comme le changement climatique.

Des enquêtes réalisées dans six collectivités rurales du sud de la Saskatchewan ont fourni des indications claires de l'existence d'un grand capital social. En effet, la confiance et la participation à des organismes et à des réseaux officiels sont courantes au sein des collectivités (Diaz et Nelson, 2004; Jones et Schmeiser, 2004). En moyenne, les personnes qui poss èdent un capital social moyen ou élevé sont plus informées et plus optimistes à l'égard des problèmes liés au changement climatique et à la qualité de l'eau, et mieux en mesure d'agir  (Diaz et Nelson, 2006). Celles dont le niveau de capital social est plus faible semblent être plus pessimistes face au changement climatique et à la capacité d'y remédier. Dans les milieux urbains, il existe entre les quartiers une grande variabilit é du capital social, qui reflète les conditions économiques et sociales à l'intérieur d'une ville (Cecil et al., 2005).

Les résidants des collectivités rurales sont peut-être plus susceptibles que ceux des villes de se montrer sceptiques face au changement climatique (Neudoerffer, 2005). Cet état de choses pourrait nuire à la participation à des initiatives d'adaptation. En outre, l'autonomie des institutions communautaires commence à subir la menace des forces du marché à grande échelle et des structures administratives dominées par les entreprises multinationales et les gouvernements régionaux désireux d'attirer de nouveaux investissements (Epp et Whitson, 2001). Une réduction du sentiment d'autonomie pourrait aussi réduire les efforts de planification des mesures d'adaptation au niveau local.

Dans les collectivités autochtones, l'adoption de modes de vie non traditionnels survenue au cours des dernières années a réduit le recours aux connaissances et aux pratiques locales, et une dépendance croissante envers le travail salarié et l'aide extérieure a miné la capacité d'adaptation à l'échelle locale (Ford et Smit, 2004). Les connaissances et les systèmes de gestion des terres traditionnels étaient auparavant des sources de ressort psychologique et pourraient jouer un rôle important à l'avenir dans le processus de rétablissement ou de renforcement de la capacité d'adaptation.

Les collectivités à vocation touristique et les infrastructures de type récréatif exigent d'énormes dépenses en immobilisation comme les remontées, l'équipement de fabrication de neige, les chalets et de coûteuses résidences de vacances. Si ces collectivités sont limitées à des activités hivernales, le potentiel de pertes économiques dues au changement climatique est élevé. Cependant, l'effet économique net pourrait être amélioré grâce à la diversification, c'est-à-dire qu'on pourrait capitaliser sur les conditions de nature plus estivales qui prévaudront au printemps et à l'automne (Scott et Jones, 2005). Les collectivités à vocation touristique ont tendance à avoir une économie plus diversifiée que celles qui dépendent d'un secteur unique axé sur les ressources primaires (c.-à-d. l'agriculture, l'exploitation minière ou l'industrie forestière), et leurs résidants sont susceptibles de posséder un ensemble de compétences plus étendu qui renforce leur capacité d'adaptation.

Les enseignements tirés de catastrophes du passé donnent un aperçu des stratégies d'adaptation possibles. Les journaux présentent en détail les répercussions des catastrophes selon le point de vue des individus et des collectivit és, et peuvent appuyer à l'aide de documents le rapport entre ces catastrophes et des résultats néfastes pour la santé que les méthodes de recherche scientifique classiques ne peuvent pas facilement mesurer (Soskolne et al., 2004). La description des difficultés vécues par les collectivités et les individus met en évidence les circonstances qui touchent la santé et le bien-être de façon délétère au cours d'une catastrophe. Ces histoires peuvent aider à déterminer dans quel domaine il serait le plus efficace de concentrer les efforts d'adaptation à l'échelle communautaire, comme la création de voies d'évacuation de rechange pour les collectivités éloignées. Même si le système de soins de santé actuel répond généralement de façon efficace aux conséquences directes des catastrophes sur la santé, avec l'augmentation de la fréquence et de la gravité des phénomènes climatiques extrêmes, la capacité des services de santé pourrait être dépassée.